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Dyspraxie : témoignage d’un enseignant

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Pouvez-vous nous décrire vos premiers instants d’enseignement avec des élèves dyspraxiques ?

J’ai dans un premier temps travaillé quatre ans dans des classes « ordinaires », aussi bien en maternelle qu’en élémentaire. J’ai certainement eu alors des élèves dyspraxiques, mais j’avais du mal à savoir s’ils l’étaient avant que je fasse la formation.

Je travaille maintenant dans un Etablissement Régional d’Enseignement Adapté (Erea) depuis trois ans ; en fait, nous fonctionnons plutôt comme une école à l’hôpital, qui accueille des enfants présentant un handicap moteur, ou des troubles spécifiques du langage. Les classes comportent environ 7 ou 8 élèves.  À l’Erea, mon premier contact avec un élève dyspraxique était un élève infirme moteur cérébral (IMC) qui présentait des troubles praxiques. Il avait du mal à se repérer sur sa table, au tableau. C’est par la pathologie de l’IMC que j’ai abordé la dyspraxie. J’ai découvert ainsi des problèmes de graphisme et d’écriture très importants, des difficultés de concentration et d’attention,  une grande lenteur aussi.

 

Aviez-vous anticipé ces difficultés...

Non, car ces élèves sont beaucoup plus lents que les élèves que j’avais à l’école ordinaire, et ont des problèmes beaucoup plus importants de repérage dans l’espace. Quand on commence à percevoir les caractéristiques de la dyspraxie, on repère plus vite ces élèves.

Le problème, c’est qu’il faut faire le tri entre ce qui relève, d’une part, de la simple difficulté et d’autre part, du trouble. Quand on vient de l’ordinaire, les élèves sont "simplement" en difficulté. Mais pour les troubles, il faut vraiment faire des adaptations, et cela peut être simplement de petites choses. On voit avec l’ergothérapeute, on va incliner le plan de travail de telle manière, on va mettre de l’antidérapant. C’est au cas par cas. Pour chaque élève, les besoins sont différents. Il n’y a pas de recette-miracle où l’on dit « Je vais appliquer cela ».

Ma deuxième élève IMC, je l’ai fait passer plus vite à l’ordinateur, il ne faut pas perdre de temps. Quand on a l’habitude, on perd moins de temps, on peut anticiper quand on a un minimum d’expérience.

 

Quels sont les besoins éducatifs particuliers des élèves dyspraxiques de votre classe ?

Globalement, ils sont maladroits. Il faut les aider dans les activités de découpage, dans les activités de graphisme et ils sont lents. Ils ont besoin de l’étayage de l’adulte, pour que ce dernier valide ce qu’ils viennent de faire, pour avoir confiance.

En lecture se posent des problèmes de segmentation de mots. Cependant, le problème vient-il d’un problème de segmentation en soi ou d’un problème visuo-spatial ? Est-ce que l’élève n’arrive pas à voir où il faut segmenter ? Alors on lit avec lui et on voit cela ensemble. Les lignes de couleurs, la hauteur des interlignes sont des éléments à considérer. Ils ne peuvent écrire petit, écrire facilement entre deux interlignes. Si la dyspraxie est visuo-spatiale, il peut y avoir des problèmes de repérage des lettres, d’où des problèmes en lecture.

En mathématiques, il y a de réelles difficultés, mais il faut voir le lien réel entre la dyspraxie et les difficultés ordinaires dans les apprentissages. Reconnaître les nombres, la place des chiffres dans le système décimal, comment ranger les nombres, tout cela est difficile. En revanche, pas de souci particulier pour le raisonnement, même s’il peut y avoir des problèmes de lenteur, d’attention, de concentration qui font que l’élève décroche. Mais ce n’est pas un problème de raisonnement en soi. Des difficultés en géométrie, traçage, de mesure avec des bandes…Ils ont forcément besoin d’une aide, par l’adulte ou avec des logiciels. Reproduire une figure est difficile aussi.

En dessin, du fait qu'il s'agit de représenter en utilisant le geste, c’est compliqué.

Des problèmes existent pour se repérer au sein de la classe, ou par rapport à soi-même, aux autres. Le vocabulaire spatial, tout cela est compliqué.

 

 Ont-ils des compétences particulières ?

Au niveau du langage oral, oui. Toutefois, quand ils arrivent ici, ils sont introvertis, ont peu confiance en eux. Verbaliser leurs difficultés, leurs besoins est essentiel et ils y arrivent bien. Ils sont tout à fait capables de comprendre, de raisonner. Après, ils peuvent être en difficulté si on leur demande de passer à l’écrit, mais avec l’outil informatique, c’est bon.

 

Pourriez-vous décrire certains de vos élèves dyspraxiques ?

Un de mes élèves dyspraxiques est arrivé à l’Erea au CE1. Pour la passation des évaluations nationales, il écrivait en majuscules d’imprimerie, la cursive n’était pas possible. Il avait de grosses difficultés de concentration, de confiance. Et puis il ne se repérait pas du tout dans l’espace, à cause de ses problèmes visuo-spatiaux.

Un autre de mes élèves dyspraxiques a des troubles dysexécutifs, ce qui rend la tâche compliquée. Quand il est arrivé, il avait des gros problèmes d’impulsivité, il faisait très vite les activités mais pas bien. Des problèmes de planification, des problèmes d’écriture étaient présents. Le plan incliné lui a été favorable, mais le problème c’est que tout tombait, alors on a mis de l’antidérapant. Malgré ces adaptations techniques, il faut gérer cette impulsivité pour canaliser l’énergie.

 

Comment se passent les journées en classe avec vos  élèves dyspraxiques ?

On fonctionne en plages bloquées le matin, où ils sont tous en classe, et l’après-midi, ils ont des prises en charge rééducatives. Ils ont des séances d’ergothérapie, un travail sur le geste. Des lignes d’écriture avec les lignes de couleur. Ils peuvent travailler sur les mêmes choses qu’en classe en mathématique dans les séances d’ergothérapie avec des logiciels, sur les nombres, la comparaison. Ceux qui ont aussi des problèmes dans l’écrit font de l’orthophonie. On essaie de rencontrer les rééducateurs le plus souvent possible pour faire le point.

Institutionnellement, il y a des réunions médico-pédagogiques tous les trimestres pour les élèves. Sinon, on se voit ponctuellement avec les rééducateurs. Au début d’année, on met un projet en place et on réajuste en cours d’année. Il s’agit de voir comment on peut articuler les prises en charges rééducatives avec la classe. Par exemple, la création d’un cache pour que l’enfant entre dans la lecture. On se donne des objectifs, on veut que l’élève arrive à telle compétence pour une période donnée. De manière informelle, on se donne des informations, « il s’est passé telle chose aujourd’hui, qu’est-ce que tu en penses ? » Donc l’essentiel des rééducations consiste en ces deux types d’intervention : orthophonie et ergothérapie. L’ergothérapie, tous les élèves dyspraxiques que j’ai eus en ont eue. L’orthophonie, pas forcément, mais c’est quand même courant.

 

Au niveau de l'organisation matérielle dans la classe, y a-t-il des particularités ?

On utilise parfois des plans inclinés, c’est plus facile pour certains d’avoir le cahier un peu incliné. Pour un élève, il y a une chaise particulière où il peut reposer ses pieds, c’est moins fatigant pour lui, il a moins tendance à s’affaler sur sa table. Cela a été vu avec l’ergothérapeute. Il faut aussi agrandir, aérer les supports, grossir les caractères pour ceux qui ont des problèmes visuo-spatiaux. On peut faire aussi la même activité que les autres mais avec l’ordinateur.

 

Au niveau pédagogique, que faites-vous de particulier ?

Tout dépend du projet de l’élève. Un élève est arrivé en CE1 et ne connaissait vraiment pas bien les nombres. Il faut alors mettre des objectifs en priorité, on met tout un projet en place, on part du niveau CP même si le groupe classe est en CE1, et l’élève va réintégrer le groupe CE1 une fois que les connaissances du CP sont acquises. S’il ne fait pas de relation entre la quantité, l’aspect cardinal et ordinal du nombre, on ne peut pas passer au programme du CE1 tout de suite.

Pour un autre élève, l’essentiel va être de gérer l’impulsivité, planifier avec lui la tâche, colorier les nombres. En fonction de l’élève, cela va être différent. Est-ce que c’est le problème visuo-spatial qui gêne ?

Globalement, on essaie de faire correspondre le niveau à la classe d’âge mais il peut arriver qu’un élève qui arrive ne puisse faire que du travail qui correspond à un, voire deux ans de niveau plus jeune. Il faut dire qu’à l’Erea, on garde les élèves au plus deux ans, donc on se demande quelles sont les priorités qu’on va mettre en place pour ces deux ans.

Pédagogiquement, j’essaie d’alterner entre travail individuel et travail collectif. Pour des tâches manuelles, l’aide du collectif est intéressante, un élève non dyspraxique va les aider pour faire les tâches manuelles. En général, les élèves n’ont pas tous le même niveau, quoique cette année, c’est relativement homogène en mathématiques et en français. On peut mettre en place une forme de tutorat pour compenser les difficultés de chacun. Un autre élève plus à l’aise dans un domaine va faire de l’étayage, aider au niveau visuo-spatial en mettant du stabilo par exemple. Cela peut aussi être un autre élève qui découpe pour lui, car pour les élèves dyspraxiques, c’est une extrêmement difficile. Dès le début d’année, on pose les difficultés, et on essaie de voir qui peut aider qui, comment les élèves peuvent être complémentaires, comment ils peuvent s’aider mutuellement. C’est collaboratif, un élève dyspraxique pourra aider un élève dysphasique sur l’oral. Après, quand il y a la confiance, ils se sollicitent directement entre eux.

Globalement, le support visuel, la couleur, les pictogrammes, aident beaucoup. La reformulation de la consigne aussi. Sinon, il y a des adaptations spécifiques selon la discipline scolaire, le but étant d’enlever progressivement ces adaptations au fur et à mesure des progrès de l’enfant.

Pour l’écriture, on fonctionne avec les lignes de couleur, une bleue pour s’arrêter vers le haut, une marron pour poser la lettre (on appelle cela terre je crois), la verte qui correspond à l’endroit où on doit former la lettre et la rouge en bas pour s’arrêter là (Voir document en ressource). Mes élèves dyspraxiques écrivent sur ces lignes-là. Il y a aussi l’ordinateur, qui est complémentaire. Quand il y a du raisonnement, on travaille sur l’ordinateur, pour éviter les tâches d’écriture de bas niveau (Cela signifie que l'activité d'écriture n'est pas ici l'enjeu de la séance mais pourrait, si elle n'est pas aisée, parasiter le raisonnement de l'élève, d'où l'emploi de l'ordinateur, quitte à travailler dans un autre type de séance l'écriture manuelle). Avec les ergothérapeutes, ils font du travail sur la gestion du clavier pour être à l’aise. Ceci dit, certains ont d’eux-mêmes envie de passer par l’écriture manuelle, ça peut être gratifiant quand ils voient leurs progrès en écriture.

En lecture, l’adaptation est le cache de couleur car au niveau visuo-spatial, un texte entier pose problème. Les caches qu’on utilise cachent le texte en dessous. L’élève choisit la couleur, la grandeur du cache, c’est important. Il faut qu’il s’approprie cet outil.

On met aussi des couleurs au tableau, pour bien repérer, par exemple la date. On délimite aussi au tableau avec des bandes aimantées la partie qui est travaillée. On essaie d’avoir les mêmes codes couleurs avec l’autre CE1 pour qu’ils se repèrent plus facilement. Ces couleurs sont utilisées de diverses manières : pour repérer la difficulté dans le mot invariable par exemple.

En mathématiques, ils utilisent leur propre bande numérique ou un tableau des nombres pour s’aider dans les activités. La correspondance « nombre en chiffres », « nombre en lettres » peut être un outil également. Chaque élève a ses propres outils. Ils peuvent écrire les nombres qui posent problème dans leur répertoire.

Les outils personnels sont constitués au fur et à mesure, après des évaluations, des observations. Ces outils peuvent être très différents selon les élèves, cela peut être des pictogrammes, comme le pictogramme « Rappelle toi », dans lequel on indique ce qu’il faut faire quand il y a un travail à réaliser. Je travaille là-dessus avec un collègue qui fait des ateliers de métacognition (activité mentale permettant de réfléchir à leurs propres processus mentaux). C’est important qu’ils puissent eux-mêmes planifier.

Après, il y a des adaptations avec des logiciels, certains liés avec notre fichier de maths. C’est plus facile pour eux de cliquer que de tout faire manuellement. Par exemple, déplacer les nombres à l’ordinateur, pouvoir réécouter la consigne à volonté.

 

Y a-t-il des auxiliaires de vie scolaire (AVS) dans votre classe ?

Oui, il y a une AVS qui peut être là pour des objectifs spécifiques. On lui explique comment s’y prendre au niveau de la démarche, et après elle étaye pour l’élève. C’est une AVS individuelle, bien qu’ici on ne fasse pas complètement la distinction entre individuelle et collective. Elle peut par exemple gérer un groupe d’élèves. Elle vient sur un créneau horaire particulier, pas toute la journée. L’objectif est aussi que l’AVS intervienne de moins en moins, que l’élève soit de plus en plus autonome. Avec l’AVS, on se concerte avant l’activité pour voir comment elle peut étayer et on fait le point après l’activité. Parfois, c’est juste pour ramener l’élève à la tâche quand il a des troubles de l’attention.

 

Vos élèves dyspraxiques ont-ils des prises en charge à l’extérieur ?

Il peut y avoir une prise en charge à l’extérieur en psychothérapie, car certains se sont retrouvés face à l’échec, ils ont du mal à prendre confiance en eux, à se sentir capables de faire des choses. Alors la psychothérapie, ça peut débloquer des situations. Les psychothérapeutes extérieurs sont en relation avec les psychologues de l’Erea, mais les psychologues d’ici ne font pas de suivi des enfants.

 

Avez-vous des relations particulières avec les parents de vos élèves dyspraxiques ?

Les parents arrivent ici en disant : j’espère que mon enfant va progresser, qu’il va compenser son handicap. Il y a une grosse attente. Le projet ne se fait pas sans eux, donc il est essentiel de les rencontrer au maximum. Avec le petit groupe, les résultats sont là et on peut espérer qu’après ils reprennent dans le milieu ordinaire, peut être avec des adaptations comme l’ordinateur, et que ça se passe bien après. Pour des élèves qui ont peu d’autonomie, on peut se demander comment ça va s’organiser pour eux dans l’ordinaire. Après, il faut voir quelles sont les aides dans le milieu ordinaire, car sans rien, ça ne me paraît pas possible. Une AVS me paraît souhaitable, car le grand groupe peut déstabiliser. Mais il n’y a pas de réponse dans l’absolu. De toute façon, ils rentrent et sortent de l’Erea par décision médicale. Certes, l’enseignant a son mot à dire et il est écouté. On essaie de trouver collectivement ce qui sera le mieux pour cet élève. Le lien entre l’enseignant de l’Erea et l’enseignant de l’ordinaire qui va accueillir l’élève après est essentiel.

 

Quels conseils pourriez-vous donner à un collègue qui a des élèves dyspraxiques pour la première fois ?

La première chose, c’est de repérer l’élève, si ce n’est déjà fait (c’est-à-dire se poser la question de savoir s'il est dyspraxique et d'échanger avec la famille et les partenaires).  Bien observer l’élève, perdre du temps en début d’année pour l’observation, c’est en gagner pour après.

Il faut relancer ces élèves, les encourager souvent. Faire des petits gestes pour leur montrer qu’avant de faire, on réfléchit par exemple. C’est étayer pas à pas pour la réalisation de l’activité. Autoriser  l’élève à sautiller deux minutes, puis à revenir au travail. Pour les élèves fatigables, accorder des moments de pause.

Un point important est la communication avec l’élève. On a trop tendance à faire se dépêcher l’élève quand on ne connaît pas la dyspraxie, sans demander son avis. Alors, il faut vraiment voir avec l’élève quelle est sa difficulté, car il en a tout à fait conscience. Lui demander pourquoi il est en difficulté, faire un travail d’explicitation avec l’élève car au début il dit : « Je ne sais pas ». Faire en sorte que l’élève soit partie prenante de ses apprentissages et de ses propres adaptations me parait être un objectif majeur.

Mise à jour des liens 28/06/2017